mardi 18 mars 2014

Dis-moi ce que tu lis...


Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es (et pourquoi j'ai besoin de toi)


Dans mon sac (un shopping bag estampillé Shakespeare & Co), mon notebook entre à chaque pas en collision avec une bouteille de vin de producteur dénichée chez Fine, petite mais grande épicerie du 30, rue de Belleville, à l'enseigne typographiquement aussi savoureuse que les produits en étalage. Heureusement soigneusement emballé, le précieux flacon ne risque rien. Mon notebook non plus : il en a traversé de plus dures, attaqué par un jus de pamplemousse puis les fourmis dans un parc, sur le dos du chat qui a investi mon giron devant la fenêtre, au sol sur les galets polis des rives de mon lac de Haute-Savoie, en équilibre sur un de mes genoux dans un quelconque Starbucks où je m'obstinais à faire comme si j'avais toute la place nécessaire pour taper une dernière entrée sur un de mes blogs, ou pour parcourir à grands renforts de gorgées de café les milliers d'offres d'emploi qu'il est nécessaire de passer au crible pour, parfois, trouver la perle rare...

Je marche à bonne allure, non parce que je suis pressée (je suis toujours en avance), mais pour m'octroyer le plus de temps possible si l'occasion se présentait de prendre un bourgeon de cerisier en photo avec mon Blackberry, ou un petit morceau de mousse vert émeraude jaillie d'un muret austère. Et probablement aussi parce que dans mes écouteurs, le cinquième Concerto Brandebourgeois de Bach est envahi par la flûte traversière et qu'il est impossible de garder une allure molle avec un tel accompagnement musical.

Enfin, j'arrive devant la porte. Je vérifie trois fois le numéro, m'assure de ma ponctualité (heure précise + 1 minute, c'est la règle pour ne prendre personne au dépourvu), je frappe, on m'ouvre, me salue, prend de mes nouvelles, sur invitation et selon la formule consacrée, je me 'mets à mon aise'. Je me déleste de mon offrande, et pendant qu'elle est accueillie et débouchée et que la collecte de verres à vin a commencé, mon hôte m'a déjà perdue.

Il me retrouvera accroupie, la tête inclinée sur la gauche, affairée à passer en revue le contenu de la bibliothèque qui m'a sauté aux yeux dès mon arrivée, avant tout autre élément d'ameublement, avant tout aménagement architectural ou décoratif, avant conjoint, enfants, chats, chiens, veaux, vaches, cochons et couvées. Après une minutieuse inspection, durant laquelle je m'efforce de demeurer conversationnelle sans néanmoins dévier mon regard, je me retourne enfin vers mon hôte, son lieu de vie, son mur végétal, son conjoint, ses enfants et animaux de compagnie et lorsque mes yeux se posent enfin sur tout ce bel équipage, je me sens bien, car j'ai en ma possession la bonne sorte de terreau sur lequel semer les graines dont la germination évoluera en chêne ou en chiendent, qu'importe au final, car le plus important : c'est d'abord d'avoir le terreau.

Et le terreau, vous l'aurez compris, c'est la bibliothèque.

Quel que soit son contenu : livres de cuisine, de développement personnel, dictionnaires, manuels, romans, polars, BDs ; quel que soit leur état : cornés, entassés, jamais ouverts, époussetés, classés, absents ; que vous-même ayez lu ou non le dixième de son contenu, sa bibliothèque est le plus sûr et le plus agréable moyen de connaître une personne.

Bien sûr, ce n'est que théorique, que fantaisie de l'esprit, mais quitte à s'atteler à la découverte d'une nouvelle personne et à se laisser comme tout humain digne de ce nom prendre au piège de la première impression, autant choisir soigneusement le critère auquel on va se tenir. Et de tous les critères : son âge, son niveau d'études, son style vestimentaire, ses revenus, le son de sa voix, sa gueule ; autant en sélectionner un tout aussi imparfait et incomplet que les autres, mais qui a au moins l'avantage d'être séduisant.

Votre servante n'est pas ce que l'on pourrait appeler une bouquinovore, ni une intellectuelle. Je lis sans excès, fais feu de tout bois et surtout, je relis souvent. Mais les livres ont pour moi un statut qui est comparable à part entière aux éléments de mon métabolisme. Chaque livre lu et aimé se métamorphose en un petit paquet de cellules fraîches dont le contenu va se diffuser dans mes membres et dans mes viscères. Il me remplit, me complète et contribue à dessiner ou redéfinir mes contours.

C'est vrai pour les livres (bibliothèque), vrai pour la musique (discothèque), vrai pour les films (filmothèque), vrai pour les oeuvres plastiques et graphiques (musées), vrai pour les rencontres (facebook et un joli petit café), vrai pour les saveurs (un cellier ou de bons vieux placards), vrai pour les odeurs (un champ au printemps), vrai pour tout (la vie, l'expérience, le Monde), mais comme la vie nous l'apprend, il est nécessaire de faire des choix et ma bibliothèque étant plus fournie que n'importe quel autre de ces panels et donc plus propice à alimenter ce blog en photographies, c'est elle qui sera à l'honneur.

L'objectif d'un Curriculum Lectionis, car il y en a évidemment un, étant d'extraire la substantifique moelle, non pas des livres dont il sera question, mais bel et bien celle de l'individu, en l'occurrence la mienne, afin d'identifier les cellules qui barbotent dans mon métabolisme depuis qu'ils y sont entrés et de les convertir en points de compétences.

Nous nous identifions aux personnages des livres que nous lisons, parce nous nous savons capables de réagir comme eux dans les mêmes situations et parce que nous les envions de traverser ces situations qui les poussent à se révéler. Le Petit Prince, Bridget Jones, Frodon ou Sherlock Holmes, qu'importe. Nos capacités habitent notre esprit, hantent notre corps, et bien rares sont ceux ayant l'opportunité au cours de leur vie, privée, sociale ou professionnelle de seulement les exploiter, alors de là à laisser ces dernières s'exprimer à plein régime, voire en vivre!...

Ceux qui y parviennent sont des créateurs. Des héros. Des gens normaux. Des gens heureux.

Plongeons ensemble dans cette utopie.

Car si mon monde fantasque pouvait faire sens, si ce critère pouvait avoir autant de valeur que ceux d'âge, de niveau d'études, de style vestimentaire, de revenus, de voix ou de bonne ou sale gueule dans le Grand Monde, ce dernier se porterait sans doute beaucoup mieux.

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